Friday, April 22, 2011

ANG DUONG : (Partie 4) La Guerre pour chasser les Annamites

Ang Duong et la Guerre de Libération
du Cambodge de l’occupation annamite

 Les notes prises par George Finlayson, sont très intéressants pour plusieurs raison. D’abord c’est un voyage de reconnaissance après avoir créé une base stratégique à Singapour en 1819. Elles nous donnent, aussi, une bonne description du rapport des forces entre Bangkok et Huê.

Huê profite des faiblesses de Bangkok pour envahir le Cambodge pour le transformer en province vietnamienne. Les Annamites obligent la Reine Ang Mei et les fonctionnaires cambodgiens à s’habiller comme eux. La reine Ang Mei est obligée à aller régulièrement s’agenouiller devant le portrait du roi de Huê. La Guerre de Libération du Cambodge est décrite par Adhémard Leclère dans son livre « Histoire du Cambodge. Depuis le 1er siècle de notre ère. D’après les inscriptions lapidaires. Les annales chinoises et annamites et les documents européens des derniers siècles » et surtout par Khin Sok, d’après les Chroniques Royales, dans son livre « Le Cambodge entre le Siam et le Vietnam (de 1775 à 1860) » éd. Ecole Française d’Extrême-Orient » Paris 1991. Khin Sok se base principalement sur les Chroniques Royales qui sont les importantes sources nationales. Il faut noter qu’elles sont écrites durant la période coloniale, donc avec des autocensures. Il faut donc essayer de lire entre les lignes. Notons que ces Chroniques Royales, en particulier celles de Veang Thiounn, écrites en 1945, ne sont toujours pas publiées en livre, accessibles aux chercheurs.

Extrait de "Histoire du Cambodge", Adhémard Leclère, première édition : Librairie Paul Geuthner, Paris, 1914 ; Nokor Thom Editeur, 1974, p. 448-458.

Page 448                                            41 - Angk- Mey (1834-1841)

Cette princesse (Les Annamites lui donnent le titre de ba-công-chua, la "princesse maîtresse de la vie", que les Cambodgiens écrivent ba-kun-chao.), alors âgée de vingt ans, était fille du roi Angk-Chant et d'une femme de troisième rang, néak-monéang Krâchan. Sa jeune sœur, Préah angk-machas Pou, fut fait obaréach (skt uparâji), titre qui n'avait jamais été porté par une femme au Cambodge. La princesse la plus jeune, Snguon, demeura avec ses deux sœurs et reçu le titre de kêvhvéa. Cette reine habitait dans l'île de Sla-két (Noréach, une île de la province de Kien-svay en face de Phnôm-Pénh, dans le bras de Bassak ou Chaudore.), le palais de Pô-préah-Bat.

Cette élection ne surprit pas trop la population, parce que, si l'on avait jamais eu l'idée qu'une femme put être élue au trône du Cambodge, on avait vu tant de fois un roi, pris de passion pour la retraite religieuse, remettre le pouvoir à sa femme ou bien à sa mère, qu'on était assez bien préparé à avoir une reine gouverner le royaume. Cependant, les gens prétendaient, avec quelque raison, il semble, qu'une pareille élévation au trône était nulle de plein droit parce que, conformément à une tradition que personne n'avait jamais contredite jusqu'alors, en cas d'extinction des mâles de la famille royale, les ministres et les grands étaient tenus de choisir le roi parmi les chefs des bakous. D'autres objectaient que la tradition ne disait pas : "en cas d'extinction des mâles de la famille royale", mais "en cas d'extinction de la famille royale". Ils ajoutaient : "... et d'ailleurs il reste des princes de la famille royale, donc la famille royale n'est pas éteinte". Dans une réunion secrète qui eut lieu entre de très hauts personnages sur le sommet du mont Préah-reach-tréap, près d'Oudong, ces questions furent examinées et l'un des membres osa dire : "Si l'élection ne porte pas sur un prince, elle sera nulle ; si ce prince n'est pas accepté par le peuple et par le roi de Siam, il y aura la guerre ; si la princesse est élue et si le roi de Siam n'intervient pas, c'est la fin du srok Khmêr et son envahissement définitif par les Annamites. Un religieux dit : "Alors nous irons au Siam". Mais ces personnages ne furent pas appelés à délibérer et l'élection se fit sans eux. Le peuple las voulait la paix, ne paraissait pas s'apercevoir que la reine était sans influence, que le chef des Annamites ong Tuong-Kun, était tout puissant derrière elle et commandait les ministres. Comme on la voyait si faible si soumise, des bruits répandus par les partisans des princes et des Siamois coururent dans la population, et la pauvre reine Angk-Mey passa bientôt aux yeux du peuple pour être la sahay du résident annamite, c'est-à-dire son amante. Il n'en était rien, mais la calomnie triomphait encore ici aux dépens de la vérité et de la pauvre princesse qui, plus tard, quand elle sut quelle accusation pesait sur elle, devint folle (Elle mourut folle dans sa maison à Oudong vers 1878.).

Il était visible que l'Annam préparait l'annexion du Cambodge et que la royauté de la reine Angk-Mey n'avait été inaugurée que pour habituer le peuple à n'avoir plus de roi, que pour le désaffectionner de la famille royale à la quelle, jusqu'alors, il avait tant sacrifié qu'il mourait de ses sacrifices.

Le royaume des Khmêrs était alors, en vertu d'une ordonnance royale annamite, administré par trois hauts dignitaires, Truong-minh-Giang, Pham-van-Dien et Trân-van-Nang, chargés de gouverner avec l'aide de ministres et de gouverneurs cambodgiens.

La ville de Phnôm-Pénh perdit jusqu'à son nom ; elle reçut celui de trân-tay ou trân de de Nam-viang qui veut dire ville de Phnôm (nam)-pénh (Vian ou biang).

Le résident annamite se croyait si fort, si bien maître du pays qu'il exigea des mandarins qu'ils portassent le costume annamite et les cheveux noués en torchon, qu'il donna aux fonctions mandarinales des titres annamites (Ong-chanh, ong-pho, doi, cai-lang, thon, truong, tram...) et plaça un résident annamite phu ou huyên, près de chacun des gouverneurs cambodgiens, afin de surveiller leurs agissements et de diriger leur administration.

Il voulait davantage et rêvait de décambodgienniser complètement le royaume des Khmêrs en changeant tous les noms de lieux. Sur sa proposition, le roi d'Annam décida de remanier les provinces et de les ramener de 56 à 33, de former deux districts avec les territoires habités par les sauvages et de donner à tous ces territoires des noms annamites.

Les trente-trois nouvelles provinces devaient recevoir les noms suivants :

Nam-biang ou trân tay devait dorénavant être le nom de Phnôm-Pénh.

Les noms qui suivent devaient être ceux des provinces nouvelles. J'ai rarement pu les identifier avec les provinces qui devaient respectivement les recevoir :

Thanatos ; - Tam-dôn ; - Tuy-lap ; - Banam, pour Pak-nam, qui devint plus tard Péam-méan-chey ; - Balai, pour Baray ; - Binational, pour Kôh-Anthien ou Kôh-Anchien ; - Khabat ; - La-vên, pour Prey-vêng (?)..........................; - Hai-dông, pour Envichey ; - Kim-truong ; - Chau-trung ; - Caâu ; - Vang-van ; - Hâ-binh ; - Trung-loi ; - San-phu, probablement pour Sâmbaur ; - San-bôc, pour Sâm-bok ; - Tâm-vu ; - Khai-biên ; - Hai-Tay ; - Kha-sum  pour Kôh-Sotin ; -Thé-lap ; - Tâm- Cai; - Lô-viêt, pour Lovêk ; - Long-tôn pour Sâmrong-tong ; - Quand-biên ; - Hoa-gi (?); - Chan-tai ; - Y-gi (?); - Chan-thanh ; - Mât-Luat ; - Om-ân ;

Les deux districts sauvages devaient recevoir les noms de : Canché, pour Krâchês (Kratié), Cân-gio, pour Kanhchor.

107 dignitaires furent chargés de l'administration civile et militaire. On comptait : 1 tuong-quan ou maréchal, 1 tham-tân ou intendant militaire, 1 dê-doc ou général en chef, 1 hiêp-tân ou colonel, 2 lânh-binh ou commandants, 2 pho-lanh-binh ou commandants en second, 1 binh-bi-dao ou garde d'armée, 1 luong-bi-dao ou garde de ravitaillement, 2 viên-ngoai-lang ou chefs de bureau au ministère, 3 chu-su ou sous-chefs de bureau au ministère, 4 bat-vu ou commis d'ordre, 8 bat-phâm ou secrétaires du huitième degré, 8 cuun-phâm ou secrétaires du neuvième degré, 60 tho-lai ou caporaux-fourriers, 12 huan-dao ou professeurs, et des giaotho, instituteurs.

Truong-minh-Giang fut nommé tuong quan ou maréchal de Phnôm Pénh, et Lêdai-Cuong fut tham-tan ou intendant militaire. Un tuyên-phu-su fut chargé, sous les ordres des deux précédents, de surveiller les services militaires des trois phu ou provinces de Hai-Tay, Hai-Dông et San-Tinh (?).

L'armée annamite du Cambodge fut également réorganisée et répartie entre vingt-cinq divisions militaires, plus une chargée de la garde et du dressement des éléphants de guerre.
On revint plus tard sur cette organisation, et le Cambodge fut divisé en huit phu ou provinces, comprenant dix-huit huyên ou arrondissements :
Le phu de trân-tay, Phnôm-Pénh, avait deux huyên : Thai-An et Lu-An.
Celui de Nhia-hoa en avait également deux : Thuong-Phong et Phong-Nhuang.
Le phu de Nam-Ninh en avait trois : NamiThinh, Nam-Thai et Phu-Nam.
Le phu de Vo-Công avait trois huyên : Binh-trung, Ky-tô et Trung-thuy.
Ces quatre phu ou provinces étaient gouvernés par le tuong-quan et le tham-tan.
Le phu de Hai-Tay avait deux huyên : Hai-binh et Than-Trung.
Celui de Ha-Binh en avait deux aussi : Trung-Ha et Phu-Lai. Ces deux phu étaient gouvernés par Tuyên-phu-su etc...
Le phu de San-Tinh avait deux huyên : Qué-Lâm et San-Dong.

Celui de My-Lam avait deux huyên : My-Lâm et Dao-Lâm.

Ces deux phu étaient gouvernés par le Tuyên-phu-su de San-Tinh.

Les cinq divisions militaires, de chacune cinq régiments non compris les compagnies cambodgiennes, comprenaient : la division du centre, 2 696 hommes ; celle d'avant-garde, 2 116 hommes ; celle de gauche, 2 530 hommes ; celle de droite 2 200 hommes et la division d'arrière-garde 2 255 hommes, soit en tout, une armée d'occupation de 11 796 hommes.

Cela fait, le roi d'Annam nomma un thinh-luoc ou inspecteur royal pour le Cambodge, et ce fut Lê-van-Duc.

La reine Angk-Mey que les Annamites nommaient Ngoc-Van reçu le titre annamite de My-lâm-quân-chua (reine du phu de My-lâm) ; sa sœur Pên, reçut le titre de Lu-an-quan (deuxième princesse de Lu-An) ; - une autre sœur reçut le titre de Thau-trung-quân-quân, - et la dernière celui de Tâp-ninh-quân-quân.

Un travail utile, mais qui mécontenta fort la population, fut la construction par corvées non payées d'une route stratégique qui de Phnôm-Pénh conduisait au pont de Yumréach (actuellement la route de Kâmpot à environ quatre kilomètres de Phnôm-Pénh), de là à Tréang et Bânteay-Méas, et la création de relais pour le courrier (tram) avec salas servies par trente hommes pris à tour de rôle dans les villages voisins. Cette route, que celle de Phnôm-Pénh a remplacé, fut nommée par les Cambodgiens phlauv-yuon, route des Annamites (Cette route commençait au phnôm près de la maison du médecin-chef, une partie portait en 1910 le nom provisoire de rue du Pétrole.).

(…)

En 1836, dans la province de Kâmpong-svay, le déchou Réam s'étant révolté contre le nouveau régime fut arrêté, conduit à Phnôm-Pénh et mis à mort par ordre de ong-tuong-Kun. Sa fonction fut confiée à son second, le snang Ey, qui paraissait plus sûr mais l'année suivante (1837) cet homme fit massacrer le résident annamite et leva une armée.

(…)

Cependant les choses s'aggravaient au Cambodge : le résident annamite ne connaissait plus de bornes à ses volontés ; il cherchait à remplacer la religion des Cambodgiens par celle des Annamites, poussait les religieux à sortir de leurs monastères, abattait les arbres de la bodhi, renversait les statues du Bouddha, faisait démolir les chédey qui sont des mausolées. Il alla plus loin : pour priver la nation de tout ce qui pouvait encore la représenter, il fit partir pour Saïgon, disant qu'ils allaient à Huê, les ministres cambodgiens de la reine Angk-Mey, y compris le chauvéa Long, le sâmdach chauponhéa Hou et le krâlâhôm Kinh, sous prétexte que le roi d'Annam voulait traiter avec eux et avec l'obaréach qui venait d'y arriver. Quelques jours plus tard, il fit partir pour Saïgon la reine elle-même, sa sœur Angk-Pou qui était obaréach, et une autre sœur, Angk-Snguon. Leur aîné, Ang-Pên, petite fille du gouverneur Bên qui avait livré Battâmbâng aux Siamois et qui était alors âgée de trente-deux ans (1841) fut dirigé sur Long-hô (Vînh-Long). On dit que cette princesse fut traitée autrement que ses sœurs parce que sa mère, fille de Bên, s'était réfugiée à Battâmbâng, et parce que son oncle était l'un des ennemis les plus décidés des Annamites. D'abord enfermée à Vînh-long, elle fut, on ne sait sous quel prétexte, tirée de sa prison et noyée dans le fleuve (1842).

Ces faits accomplis et connus du peuple, il n'était plus possible de douter l'œuvre que poursuivait la cour d'Annam ; on sentait que le royaume allait être prochainement annexé à la Cochinchine. Deux mesures qui n'étaient pas mauvaises en elles-mêmes puisqu'elles ont été prises par tous les peuples civilisés, mais qui parurent alors un des actes préliminaires de l'annexion, - le recensement de la population et le cadastre de toutes les propriétés qui devait conduire à l'établissement de la propriété individuelle du sol comme en Annam, - mirent le comble au mécontentement. Alors, les partisans des Siamois, c'est-à-dire des princes cambodgiens, de l'obaréach Ang-Êm aussi bien que du prince Angk-Duong, parcoururent secrètement les campagnes, soulevèrent la population et le massacre des Annamites commença presque partout à la fois, jusque dans Phnôm-Pénh où les soldats annamites qui s'y réfugiaient en foule périssaient assassinés la nuit par des inconnus. En huit jours, le pays, sauf les grands centres, fut délivré de ses ennemis ; on croyait alors les Cambodgiens incapables d'une pareille action d'ensemble.

Le peuple soulevé partout, les hauts dignitaires se réunirent en secret et décidèrent d'appeler encore une fois les Siamois au secours du Cambodge. Deux hauts dignitaires, l'oknha-vibol Long sous ministre de la batellerie, et le gouverneur de Pôthisath, le suorkéa-louk Moukh désignés par une sorte de comité provisoire de gouvernement et munis d'une pétition respectueuse allèrent à Bângkok demander l'intervention des Siamois et la mise sur le trône du Cambodge du prince Angk-Duong, que la population désirait.

Le roi (de Siam) accéda à ces deux demandes et chargea le vieux général chau-khun Bodyn de lever une armée et de restaurer la dynastie sur le trône du Cambodge.

Quelques semaines plus tard, les trois chefs annamites de Pôthisath, sommés de se rendre, remettaient leur citadelle aux Siamois et se retiraient avec armes et bagages (ces trois officiers supérieurs et leurs hommes furent les seuls qui ne furent pas inquiétés pendant leur retraite. Comme ils avaient rendu la forteresse de Pôthisath sans combattre et sans traiter, le peuple laissa passer leurs troupes dans les campagnes.). Le chau-khun Bodyn s'avançait dans le pays, au milieu des acclamations d'un peuple soulevé qui l'aidait de toutes ses forces en écrasant les détachements ennemis qui parcouraient le pays.

L'empereur d'Annam envoya une armée de secours avec l'obaréach Angk-Êm, son fils Angk-Phim et les trois princesses, filles du roi Angk-Chant, ses nièces, croyant par-là, diviser les Cambodgiens, mais ceux-ci étaient en armes, soulevés contre les Annamites dont ils avaient cruellement souffert pendant sept années et se jetaient dans les bras des Siamois dont ils avaient oublié les violences d'autrefois.

Les Siamois boutaient les Annamites et battaient tous les petits corps qu'ils rencontraient. Ils les poursuivirent aussi jusque tout près de Chaudoc où plusieurs chefs annamites dont les redditionnaires de Pôthisath, s'empoisonnèrent pour éviter les châtiments qui les attendaient.

Page 458                                                42. - Angk-Duong (1841-1859)

Pendant ce temps, le général chau-khun Bodyn et Angk-Duong étaient acclamés à Oudong, et le prince y prenait solennellement la direction des affaires. D'Oudong, il envoyait des ordres dans toutes les provinces, nommait des gouverneurs, confirmait les pouvoirs pris par les chefs des insurgés et allait s'installer à Khléang-slêk, près de Ponhéa-lu, dans un palais de bois et de paille que le peuple enthousiasmé avait construit en quelques semaines.

Les Annamites rassemblaient des forces et des approvisionnements considérables sur le canal d'Hatien et, déjà le Bodyn ne savait, - ses forces étant dispersées et son armée très petite, - comment repousser les Annamites, lorsqu'une flotte siamoise abordant à Kampot y débarqua des renforts où l'on trouvait non seulement des Siamois, des Cambodgiens, des Malais, mais encore quelques Européens. Le Bodyn projetait déjà de faire jonction avec ce petit corps d'armée, lorsqu'il apprit que, battu par les Annamites, il s'était rembarqué à Hatien pour rentrer au Siam. Cet échec augmentait d'autant plus ses embarras qu'il venait de perdre une bataille navale au-dessus de Chaudoc, après deux jours de lutte.

Cependant, Angk-Duong d'Oudong s'était transporté à Tréang avec une armée cambodgienne. L'armée annamite qui venait d'obliger le corps d'armée siamoise à se rembarquer marcha sur lui, le rencontra à Chœung-kanchoum et le battit dans une sanglante bataille (1841).

Il rentra désespéré à Oudong, mais Bodyn qui était décidé à résister, fit élever des fortifications dans le grand fleuve, sur le bras du Chaudoc, et dix autres petits fortins qui, malgré leur faible importance, ne laissèrent pas d'arrêter les Annamites.
Les armées ennemies demeuraient chacune sur le territoire conquis et se provoquaient par des surprises de nuit et de jours, sans cesser de piller le pays et de le ruiner. On sentait que Siamois et Annamites combattaient en pays étranger et que nul n'était pressé de l'emporter sur l'autre. En fait, chacun des adversaires songeait à s'annexer quelques-unes des provinces du Cambodge, à se partager le pays et, par conséquent, à occuper le plus de territoire possible. Un point les inquiétait surtout. Chacun d'eux voulait avoir Phnôm-Pénh et les Quatre- bras, c'est-à-dire le cœur et le point le plus stratégique du royaume. Sans les Quatre-bras, la paix eût été signée et le Cambodge partagé entre le Siam et la Cochinchine, et tout était dit du peuple khmêr.

Phnôm-Pénh, cette ville qui, vingt ans plus tard, devait devenir la capitale du Cambodge protégé par les Français, était donc la pierre d'achoppement de la guerre ou de la paix. Les Annamites le sentaient bien, mais comme tout le pays était contre eux et que leur gouvernement courait le risque d'être enlevé, ong tong Kun décida de transporter son siège de Phnôm-Pénh à Chaudoc. Le Bodyn occupa de suite la ville abandonnée et donna l'ordre d'y construire un palais royal au kômpong Véang-phéak ou "berge en face du palais ancien", berge qui se trouvait, où fut depuis la mairie en 1885 et où se trouve maintenant la glacière, au nord du véath Onalom.
Cependant les Annamites avaient remis Angk-Êm en liberté et le traitaient en prince. Ramené à Phnôm-Pénh avant qu'ils en fussent partis, ils l'avaient traîné à Chaudoc et croyaient pouvoir l'opposer à Angk-Duong auquel toute la population se ralliait et, qui par lui et ses partisans, continuer la guerre contre les Siamois. Afin de tromper la population sur leurs intentions, ils lui avaient fait épouser néak Angk-Pou, la princesse obaréach, et ils avaient donné à Angk-Phim, son fils, la princesse Angk-Snguon, la mère qui, plus tard, après la mort de son mari, fut l'une des femmes du roi Angk-Duong, son beau-frère. La combinaison était habile, mais la mort de l'Obaréach Angk-Êm (ce prince était âgé de 51 ans), dont la popularité n'existait plus depuis longtemps, vint tout à coup l'anéantir (1843) et le roi Angk-Duong se trouva seul prétendant.

Les Annamites sentirent qu'il fallait ou précipiter les évènements ou traiter. Ils attaquèrent la citadelle de Péam-méan-chey (Banam, sur la rive gauche du bras oriental du Mékong, à 70 kilomètres environ au-dessous de Phnôm-Pénh) et s'en emparèrent au mois d'août, puis, remontant le petit fleuve ou tonlé-toch, ils furent attaquer Bân-téay-dêk où le roi se trouvait alors, ignorant la prise de Péam-méan-chey qu'il venait soutenir. La bataille dura trois jours et le roi dut, entraîné par le Bodyn, battre en retraite jusqu'à Phnôm-Pénh, puis abandonner un vaste pays à l'ennemi y compris les Quatre-bras et se retirer à Oudong, avec le général siamois et toutes les forces siamoises qu'on put ramasser.
Oudong fut fortifiée, mais on sentait qu'on avait perdu tout espoir de vaincre et que le valeureux Bodyn, que la destruction de Vieng-chant avait porté si haut, n'avait plus confiance en rien. La population s'abandonnait de nouveau lorsqu'on apprit que des bandes cambodgiennes commandées par des gens du peuple, des inconnus, avaient battu une forte armée annamite aux environs de Lovêk, que le général ennemi avait été tué et que son armée était en complète déroute, qu'un autre général annamite avait été fait prisonnier et que les fuyards étaient attaqués par les paysans et massacrés dans tout le pays.

Alors, dans le royaume, ce fut un cri de joie, le courage revint aux plus lâches ; on reprit les armes et partout où il y avait un détachement annamite, le peuple soulevé sous des chefs improvisés, l'attaqua. Cependant, parmi ces chefs improvisés, plusieurs n'étaient que des pirates qui, ayant recruté une bande de malfaiteurs, volaient et pillaient. Angk-Duong fit saisir deux d'entre eux qui refusaient de venir s'expliquer à la cour, un pseudo-chakrey Nong et un pseudo-krâlâhôm Moulk. Il fit exécuter le premier et grâcia le second qui fut chargé de la défense de la province de Bâ-phnôm et de la citadelle de Péam-kbal (1844, cette citadelle de Banam reçut alors le nom de bântéay-péam-méan-chey, forteresse de la bouche (du prêk) de la victoire). Le roi rentra à Phnôm-Pénh.
L'année suivante, Angk-Duong, ayant appris que son chakrey Mey ou Moeun, était à la tête d'une conspiration tramée contre lui, fit saisir sept des principaux conjurés et les fit mettre à mort. Les autres trouvèrent le moyen de s'enfuir à Chaudoc, chez les annamites. Leurs biens furent confisqués et leurs familles réduites en esclavage d'Etat.

Depuis sept ans qu'ils occupaient le Cambodge, les Annamites avaient élevé plus de cinquante forts : de Sâmbaur jusqu'en Cochinchine ; de Srê-âmbœl, (Kompong-sôm) où ils avaient construit une forteresse sur une butte au-dessus du village (phnôm véath Phong), jusqu'à Hatien, en passant par Kâmpot où leur fort se trouvait, là même où est aujourd'hui le télégraphe, et à Sla-ket sur la route de Hatien où les levées d'un retranchement sont encore visibles. Tous ces forts furent attaqués par les paysans et évacués par les Annamites pris peur devant le pays soulevé.
Le roi Angk-Duong et Bodyn, voyant cette déroute et n'étant pas en mesure de poursuivre la guerre, n'ayant pas surtout le cœur assez haut, proposèrent la paix au général annamite dont le quartier général était à Kômpong-luong. Le général renvoya la lettre sans réponse et marcha sur Oudong. Les Cambodgiens et les Siamois s'y fortifièrent pour une résistance acharnée et se conduisirent si bien qu'ils démolirent toutes les batteries annamites à mesure qu'on les établissait. Voyant que les Cambodgiens étaient invincibles dans leurs positions et que leur énergie était à la hauteur de leur science militaire, le général des Yuons, qui venait de refuser la paix, la demanda à son tour. Le roi Angk-Duong et le Bodyn lui retournèrent sa lettre sans lui répondre. Le général insista. Angk-Duong répondit cette fois qu'on ne croirait au désir de traiter des Annamites que lorsqu'ils auraient rendu les membres de la famille royale, tous les roturiers et les mandarins qu'ils retenaient soit avec eux, soit à Saïgon, soit à Huê. C'était répondre fièrement, mais le roi se départit bientôt de cette attitude parce que le général annamite déclara qu'il n'avait pas les pouvoirs nécessaires et n'était pas un assez grand personnage pour oser promettre ces libérations sans y être autorisé et le roi accepta de discuter toutes les conditions du traité de paix avec le général lui-même dans une entrevue qui aurait lieu au village de Popey sous condition de ratification du traité par le roi d'Annam.

Cette réunion eut lieu en décembre 1845 : elle comprenait le général Bodyn et des généraux annamites. On y convint que le roi Angk-Duong serait fait roi du Cambodge du consentement des gouvernements de Siam et d'Annam, que les princes et princesses de la famille royale du Cambodge, retenus en pays annamite seraient échangés contre des prisonniers de guerre, officiers et soldats faits par les Cambodgiens puis on se sépara.
Le traité fut ratifié quelques semaines après par les gouvernements de Siam et d'Annam et l'échange des prisonniers eut lieu en juin 1846. Le glaive sacré, tombé aux mains des Annamites, fut rapporté à Phnôm-Pénh et remis au prince Angk-Duong qui le fit déposer à Oudong dans un pavillon spécial.
Ce prince, - qui n'avait pas, comme le dit la stèle de véath Baray, "dispersé tous ses ennemis", qui ne les avait pas "subjugués par sa vertu, sa puissance, sa science et ses perfections", - fut sacré à la fin de l'année 1847 et investi, au nom des souverains de l'Annam et du Siam, par un envoyé spécial annamite ong Kham-Mang et par deux envoyés siamois, le chau-phyéa péch-pichey et un bakou de Bângkok.

Il n’est pas inutile de signaler quelques-unes des intrigues auxquelles cet acte solennel donna lieu. Le roi d’Annam envoya pour le couronnement quelques présents, un cachet carré en or avec le titre de Caomen quôc-vuong, « roi des Caomen » (ou Khmèrs). Le roi de Siam envoya les insignes de la royauté khmère qu’on avait autre fois, emportés à Bangkok et fit demander au roi Angk Duong, par le gouverneur de Kompong-svay, de ratifier par un traité secret la cession au Siam des territoires de Mlou-Prey, de Tonlé-ropœuv et de tout qu’il a pris au Cambodge, il y avait une trentaine d’années. Le roi refusa cette cession : « Je ne cède rien aux Siamois, mais comme ils sont les plus forts, qu’ils gardent provisoirement ce qu’ils ont pris ». Le gouverneur de Kompong Svay rapporta aux Siamois la réponse du roi, mais pris sur lui de leur remettre un papier portant son propre cachet, papier par lequel il leur cédait au nom du roi le territoire qu’ils demandaient. Ce sont ces deux provinces qui, rétrocédées à la France par le roi de Siam en suite du traité de 1904 entre les gouvernements français et siamois, annexées au Cambodge l’année suivante.

(…)

Pages 490, 491

Or à cette heure, le roi de Siam venait de signer avec notre consul à Bangkok, qui ne connaissait pas la situation réelle et à l’insu de l’amiral gouverneur, un traité par lequel nous reconnaissons que les provinces d’Angkor et de Battambang appartenaient au Siam.

Ce malencontreux traité fut connu à Saigon en juillet 1867 (4 ans après le traité du protectorat) ; notre gouvernement d’alors l’avait, très à la légère, ratifié à Paris et ces belles provinces – que l’amiral et que m. de Lagrée, le représentant du protectorat français au Cambodge, voulaient faire restituer au royaume – furent pour quarante ans encore, perdues pour lui. L’amiral était mécontent. M. de Lagrée, notre représentant du protectorat à Oudong était furieux.

(Suite Partie 5) ...

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